Les Tueries du Brabant
La plupart des Belges nés avant les années quatre-vingt savent de quoi il est question lorsque l'on évoque « les Tueries ».
Tous ne connaissent pas forcément l'ensemble des détails du dossier des Tueurs du Brabant pour autant. Quant aux plus jeunes, ils n'en ont pour beaucoup qu'une vague idée, sans parler du reste du monde, qui en ignore jusqu'à la simple existence.
En voici un bref résumé. Ceux qui sont déjà au fait de l'essentiel peuvent se pencher immédiatement sur l'exposé détaillé des faits. Davantage de renseignements sur l'initiative à l'origine de ce site web peuvent être consultés sur la page d'information.
Années de Plomb
Il importe que le Brabant Wallon ne devienne pas terre de
carnage.
Jean Deprêtre, procureur du Roi, 1983
Tenus lors de l'enterrement d'un policier froidement achevé au sol par des braqueurs sans pitié, ces propos prennent avec le recul l'allure d'une sombre prophétie. Le haut magistrat qui les prononce est effectivement sur le point d'obtenir la charge d'un dossier brûlant : celui de méfaits en série commis par d'insaisissables meurtriers concentrant leurs activités dans la prospère province brabançonne, au cœur de la Belgique.
Le petit royaume a lui aussi connu ses « années de plomb ». Les années quatre-vingt y sont une décennie particulièrement tendue, colorée par la violence et l'incertitude.
La guerre froide est on ne peut plus d'actualité, et la perspective d'une confrontation nucléaire hante les consciences. Les chocs pétroliers ont précipité une grave crise économique, et le chômage de masse frappe les plus vulnérables de plein fouet.
Le chaos guette-t-il ? Les polices sont trop désorganisées pour faire face au grand banditisme, qui s'illustre par ses exploits toujours plus spectaculaires. Des désastres comme le drame du Heysel ne font que confirmer l'incurie des forces de l'ordre.
Quid des responsables ? Les tensions politiques et communautaires font tomber les gouvernements les uns après les autres. Pendant ce temps-là, les milices néofascistes s'affichent dans la rue et les communistes des CCC font sauter des bombes.
C'est pourtant un fléau en particulier qui habite l'inconscient collectif.
Tueurs Fous
Tout le monde à terre, personne ne bouge !
Ordre habituel des tueurs, 1983
Entre 1982 et 1985, les Belges sont terrorisés par une série de cambriolages et de braquages inhabituellement violents, l’œuvre de malfrats appartenant vraisemblablement de près ou de loin à une même bande bien décidée à faire couler le sang. Ils ne se comportent pas comme des truands ordinaires : leur brutalité est sans commune mesure avec le butin qu'ils emportent, parfois dérisoire. Qui sont-ils, et que veulent-ils ?
Tuer, au moins, c'est certain. Ils achèvent un policier au sol après le braquage d'une armurerie à Wavre. Ils torturent un concierge à Beersel, puis exécutent un taximan à Anderlecht. Quand ils braquent les supermarchés, ils n'hésitent pas à tirer, une balle en pleine tête du gérant s'il le faut. Quand un gardien d'immeuble les surprend en train de cambrioler une usine, ils ne se contentent pas de l'abattre : ils vont aussi loger une balle dans le crâne de sa femme qui dort à l'étage.
La justice ne fait pas immédiatement le lien entre ces différentes affaires. C'est un méfait aussi sanglant qu'insensé qui va changer la donne. La nuit du 16 septembre 1983, en marge du cambriolage d'un Colruyt à Nivelles, ils massacrent deux automobiliste venus faire le plein dans une station-service à côté, puis tendent un guet-apens mortel aux gendarmes alertés par l'alarme du magasin. Avec quoi repartent-ils ? Du café, de l'huile, et des pralines. Trois morts pour ça.
Les enquêteurs comprennent enfin que les responsables n'en sont pas à leur coup d'essai, et leur priorité est de mettre un terme à la saignée. En vain. La violence continue : la bande tue un patron de restaurant à Ohain, un autre gérant de supermarché à Beersel, un couple de bijoutiers à Anderlues.
Rien ne semble arrêter ceux que la presse appelle désormais les « tueurs fous » du Brabant Wallon.
Filière Boraine
Je finissais par donner les réponses qu'on me soufflait.
Michel Cocu, accusé des tueries, 1984
C'est donc un soupir de soulagement national que les Belges poussent quand ils apprennent, deux mois seulement après le massacre de Nivelles, que ceux que l'on désigne d'emblée comme les auteurs des tueries sont sous les verrous.
Qui sont ces gangsters déterminés et sans pitié ? Apparemment, une demi-douzaine de voyous et de ratés tous droits sortis du fin fond du Borinage, le coin le plus défavorisé du pays. Cela peut paraître difficile à croire, mais le procureur Deprêtre est formel. Que les braves gens dorment tranquille : avec la « filière boraine », on tient pour de bon les tueurs fous, qui ne sont rien d'autres que de vulgaires prédateurs désormais hors d'état de nuire.
Aveux extorqués sous la contrainte, expertise balistique au pifomètre, preuves contradictoires rangées au tiroir... Les Borains seront finalement acquittés après un interminable cirque politico-médiatique qui achèvera de miner la confiance des citoyens en la justice de leur pays. De toute évidence, le désir de rassurer au plus vite l'opinion publique a mené à ce que l'enquête soit bâclée.
Bâclée... voire délibérément manipulée, tonnent certains, afin de protéger les véritables, et inavouables, responsables des tueries. Cela n'empêche pas les doutes de continuer à peser sur les Borains : l'arrêt des meurtres après leur mise en détention n'est-il pas la meilleure preuve de leur culpabilité ? Cela fait maintenant quelques mois, il est vrai, que la violence a cessé.
Le pays se trouve en réalité dans l’œil du cyclone.
Deuxième Vague
Ne tirez pas, c'est mon papa !
Rebecca, jeune victime des tueurs, 1985
Le 27 septembre 1985, après un sommeil de presque deux ans, les tueurs fous resurgissent brutalement. C'est le début de l'effroyable « deuxième vague ». Armés de fusils à pompe, ils prennent d'assaut le Delhaize de Braine-l'Alleud. Trois cadavres gisent derrière eux quand ils remontent dans leur Golf GTI, mais l'horreur continue. Ils prennent aussitôt la direction d'Overijse, où ils font cinq victimes de plus dans un autre supermarché de la même enseigne. Le sang se remet donc à couler.
La terreur redevient la norme. Une terreur qui atteint son acmé un mois et demi plus tard, le 9 novembre. Ce soir-là, c'est un véritable carnage que les tueurs fous commettent au Delhaize d'Alost : dans un accès de violence sans précédent, ils font huit morts, dont deux jeunes enfants qu'ils n'ont pas une seule seconde hésité à abattre. Les Belges sont sidérés : qui peut bien faire preuve d'une telle cruauté gratuite ? Tout ça pour emporter à peine un million de francs belges, une somme qui décevrait amèrement la plupart des bandits chevronnés compte tenu des risques inutilement encourus.
Braine-l'Alleud, Overijse, Alost... puis, plus rien. Serait-ce parce que l'un des braqueurs a été mortellement touché par les tirs d'un policier à l'issue du dernier braquage ? Peut-être, peut-être pas. Après Alost, ils s'évanouissent dans la nature. Pour de bon, cette fois-ci.
Les tueurs fous sont repartis d'où ils sont venus : de nulle part.
Grand Complot
Ils viennent pas pour voler, je crois. C'est plutôt pour créer une panique ici.
Un alostois à un journaliste, 1985
Pendant quarante ans, les pistes se sont multipliées. Pendant quarante ans, les enquêteurs se sont fourvoyés. Ce n'est pas faute d'avoir essayé.
Toutes les hypothèses ou presque ont été envisagées, d'ex-flics ripous à la gâchette facile, au chantage morbide contre la firme Delhaize, en passant par une habile purge au sein de sombres réseaux politico-criminels, voire jusqu'à des velléités de coup d'état impliquant la gendarmerie et même la sûreté de l'État. Rien que ça.
Résultat : point d'interrogation. Nouveau banditisme sanguinaire ? Audacieux racket mafieux ? Règlements de compte maquillés ? Véritable « grand complot » terroriste ? Tout ou rien de tout ça ? Quarante ans plus tard, la question reste sans réponse.
Ni la récompense promise par Delhaize, ni la pêche miraculeuses dans le canal de Ronquières, ni la multiplication des cellules d'enquête, ni l'imprescriptibilité des crimes graves, ni la réforme de la loi sur les repentis, ni les nouvelles techniques d'investigations, ni les innombrables rebondissements annoncés au journal ne mèneront à l'identification des tueurs fous, et encore moins à leur arrestation.
À ce jour, on ne sait toujours pas qui a perpétré les Tueries du Brabant, ni pourquoi.
Cold Case
J'attends depuis quarante ans de savoir qui a tué mon père.
Patricia Finné, fille d'une victime, 2025
Pourquoi ce site web ?
Faute du moindre début d'explication à offrir à un public las et aux familles dépitées, le dossier des tueurs fous est officiellement clos en juin 2024... avant d'être timidement rouvert l'année suivante, sous la pression de proches des victimes. Une indécision fidèle, d'une certaine manière, au passif du dossier, et une nouvelle raison de douter qu'on puisse espérer jamais trouver de véritables réponses.
Voilà pourquoi.
Ce site a été créé à l'occasion du quarantième anniversaire du braquage d'Alost, le dernier et plus sanglant des massacres des tueurs fous. Il ne sera évidemment pas en mesure de vous révéler qui en sont les auteurs, encore moins de vous indiquer où les trouver. Ne se substituant en aucun à une véritable enquête, il n'en a ni la faculté, ni les moyens, ni la prétention.
Son objectif est avant tout d'entretenir la mémoire de ces terribles événements, d'informer les citoyens à leur sujet de manière rigoureuse et accessible, et surtout de ne pas laisser tomber les victimes dans l'oubli. En somme, d'éviter que les Tueries du Brabant ne devienne un poussiéreux « cold case » voué à progressivement disparaître des consciences.
Derrière cette initiative se profile cependant bel et bien un mince espoir : celui, dans sa très modeste mesure, de faire avancer les choses. Peut-être en aidant un témoin qui s'ignore à comprendre un détail crucial, ou en convaincant un personnage clé d'enfin oser parler.
Bref, d’œuvrer à la manifestation de la vérité.